Habituellement accompagné à la réalisation de Gustave Kervern, son compère grolandais de longue date, Benoît Delépine signe, cette fois-ci en solo, Animal Totem (au cinéma le 10 décembre). Avec cet humour tendre et vachard à la fois, il nous propose une escapade sur des terres qu’il connaît intimement et avec comme guide un Samir Guesmi particulièrement inspiré, accompagné d’une valise à roulettes qu’il traîne à droite, à gauche, pour mener à bien une mystérieuse mission, tout en veillant à respecter son empreinte carbone. À l’occasion de la première parisienne à l’Étrange Festival, nous avons évoqué avec lui sa manière si particulière de capter l’époque sans jamais – au grand jamais – renoncer à la poésie.

LES JULIEN(S) : Comment l’idée de ce film s’est-elle concrétisée ? Est-ce dû à une forme de colère envers les dérives de la société moderne ?
BENOÎT DELÉPINE : Au départ, nous avions un film en préparation avec Gustave (NdlR : Gustave Kervern, avec lequel ils forment un duo indissociable, responsable d’une bonne dizaine de films). Il ne s’est finalement pas fait. Soit deux ans de travail pour rien, à cause d’une partie du budget qu’il manquait. C’était une situation assez déprimante… À la même époque, une usine de bitume devait se monter à quelques kilomètres de chez moi, en bord de Charente, au cœur d’une zone Natura 2000. Non seulement, cela aurait pollué ce magnifique endroit, mais aussi des cultures biologiques à proximité, ainsi qu’une « École de la Forêt ». Cela m’a vraiment révolté. On a monté un collectif sur place, on a manifesté, on s’est battu. Je me suis intéressé plus précisément à tous les polluants dont ceux que l’on nomme éternels, à base de fluor. En plus, autour de moi, à la même période, beaucoup de personnes mouraient du cancer. On va me rétorquer que c’est l’âge, mais il n’y a malheureusement pas que des gens âgés dans ce cas.
Comment l’affaire s’est-elle conclue dans la réalité ?
Grâce à notre combat, en partie, et à la forte opposition que nous y avons mis, le projet d’usine a été abandonné. Les pouvoirs publics ont fait preuve de bon sens. De mon côté, j’avais déjà en tête la mise en place d’un récit de vengeance avec une victoire symbolique à l’arrivée.
L’ensemble de ces éléments a donc fait germer une idée d’histoire.
Comme le film prévu à la base avec Gustave ne s’est pas fait et que toute cette situation avec l’usine bouillonnait dans ma tête, c’est presque devenu une histoire personnelle. J’avais en plus connu l’écueil du projet trop cher à monter, j’ai donc décidé d’aborder le sujet à travers un film plus simple à faire. J’ai eu cette idée de quelqu’un qui se balade, un road movie en valise à roulettes. C’est une image qui m’est apparue, un personnage en costard qui se promène dans la vaste campagne. Les débuts d’histoire commencent souvent chez moi avec une image ou une idée graphique incongrue. Mammuth (2010) découle d’une vision de Gérard Depardieu sur une grosse moto avec des cheveux longs qui flottent au vent. Quand on a saisi cela, le reste en découle. Cela ne veut pas dire que ça vient tout seul, mais quoi qu’il en soit, l’écriture est amorcée.
En plus de simples images, est-ce qu’il y a aussi des situations ou des saynètes précises qui impulsent l’histoire ?
Tout à fait, certaines scènes viennent même d’idées que je gardais en tête depuis longtemps et que je n’avais jamais réussi à placer dans les films précédents. Je me suis dit qu’il fallait que je trouve une histoire qui me permette de les intégrer. À titre d’exemple, « l’histoire du pigeon voyageur piéton ». C’est une sorte de fable que je racontais à mes enfants et je m’étais juré de la dessiner moi-même pour une publication en album. J’ai voulu la mettre dans Animal Totem, je me suis obligé à vraiment la dessiner. (rires) Pareil pour la scène un peu folle du bébé qui est embarqué par un aigle… Ce sont à la fois des idées qui me sont venues en cours d’écriture, en développant l’histoire elle-même, mais aussi parce que j’avais envie de les mettre à tout prix. Le film est traversé de digressions qui participent à son ambiance générale, à la poésie de l’ensemble, sans pour autant devenir explicatives. Il y a malgré tout une vraie histoire qui se tient et qui prend son ampleur à la toute fin, mais j’aime bien tout ce qu’il y a à rebours et qui nourrit cet objectif.
C’est quelque chose que tu fais régulièrement avec Gustave dans vos films en commun.
En effet, mais la grande différence, c’est que l’on écrit ces histoires à deux. Nos films sont construits à partir de petites briques autobiographiques, des éléments qui parlent de notre vie, de notre façon de voir les choses. On ne peut ou on ne sait pas faire autrement. Ils sont basés sur des souvenirs de vécu que l’on replace de-ci de-là. On ne part jamais complètement de zéro. Et comme ces films sont écrits et réalisés à deux, nos vies s’entrecroisent tout le temps. Quelque part, cela permet de varier les choses, de les diversifier.
Comment travaillez-vous ensemble avec Gustave, comment s’organise le partage des tâches ?
On écrit vraiment 50% chacun. On incorpore chacun son vécu et il nous arrive même d’avoir des scènes entièrement écrites par l’un ou l’autre, mais toujours avec le but commun qu’elles font partie d’une même grande histoire. Il nous arrive de ne pas être d’accord, de faire des compromis ou des petits arrangements, mais on essaye malgré tout de garder le cap que l’on s’est fixé et de rester au service de l’histoire. Si j’avais fait ce film avec Gustave, il aurait été différent, sans doute plus riche, car ce dernier aurait forcément amené des choses. Par exemple, le film aurait été peut-être plus dialogué. En le faisant tout seul, j’ai pu me concentrer sur mon propre vécu, observer ce personnage qui trace sa route, sûr de lui, pourvu d’une mission bien précise, mais qui se laisse distraire constamment.
[DISCLAIMER : à partir d’ici certaines réponses peuvent divulguer des moments importants du film]
Il nous semble que, malgré toutes ces distractions, le film bascule à un moment donné vers son véritable but avoué et demande au spectateur de revoir son jugement sur tout ce qu’il vient de voir.
Il y a par exemple cette scène avec un chasseur qui a une crise cardiaque et qui est tournée de telle manière que l’on se demande ce qu’il s’est réellement passé, s’il est mort de façon accidentelle ou si notre héros y est pour quelque chose. Plusieurs indices de ce changement de ton sont déjà disséminés en sous-texte ou dans la symbolique des animaux utilisés.
Est-ce que ce basculement dans une sorte de colère froide éminemment politique a posé des problèmes quand il a fallu financer le film ?
Ça a effectivement posé problème. Certains guichets de financement ont donné leur refus à cause de « la scène dite de la tête coupée ». Pour eux, ce passage radical qui fait passer le film d’un cinéma à la manière de Kaurismäki vers quelque chose de violent, voire même de gore, ne relevait pas de mon cinéma, ce n’était pas censé être moi. Mais j’y tenais pour ce qui suit directement cette scène, c’est-à-dire quand notre héros balance ladite tête dans une poubelle non valorisable. C’est à peu près tout ce que des personnes comme Elon Musk ou les grands patrons de ce type m’inspirent. À mon sens, ils ne sont pas valorisables et nous amènent directement à notre perte. Même si cela nous a empêché d’avoir certains financements, cela valait le coup qu’on garde la force d’une telle idée.
Nous trouvons qu’il y a une forme de radicalité ici, voire de courage qui nous rappelle un peu le final du film Le Grand Soir (2012).
On peut y trouver quelques accointances à travers le message politique direct et presque non négociable. Dans Animal Totem, l’idée était de trouver un équilibre entre une poésie presque bucolique et un final jusqu’au-boutiste. C’est une sorte de conte moral à la manière de La Fontaine qui démarre dans quelque chose de pastoral, assez léger et finit par une leçon de vie assénée avec fermeté.
Certains acteurs à qui j’avais proposé le rôle du méchant PDG ont décliné en disant que je forçais trop le trait. À la limite, celui-ci pouvait être un chasseur des plus antipathiques, mais pas aller jusqu’au raciste irrécupérable. Quand j’ai parlé du rôle à Olivier Rabourdin – je ne le connaissais pas, mais j’avais vu plusieurs de ses prestations -, il m’a dit textuellement : « Dans un conte, il faut qu’il y ait un ogre et je veux être cet ogre ». J’ai été tellement marqué par cette réflexion que j’ai mis au générique de début : un conte de Benoît Delépine. Parce qu’effectivement il avait raison, comme dans n’importe quel conte des frères Grimm ou de Perrault, il y a toujours cet ogre aux traits appuyés dont l’on doit arriver à se débarrasser.

Votre film fait la part belle aux décors et à la nature qui se retrouvent magnifiés par un format d’image anormal, très très large. Est-ce qu’en élargissant le format de cette manière, il n’y avait pas derrière l’envie d’élargir le point de vue du spectateur sur les sujets abordés ?
C’est effectivement l’idée. Nous avons expérimenté plusieurs formats qui m’ont un peu déçus. Le Cinémascope m’intéressait car je voulais vraiment rendre belles toutes ces plaines plates picardes dans lesquelles j’ai vécu toute ma jeunesse. C’est un film picard en quelque sorte. (rires) J’ai demandé la possibilité d’avoir un peu plus de matière dans le cadre, mais on m’a répondu que c’était incompatible avec les normes de sécurité pour une diffusion à la télévision. Quand j’ai découvert le rendu à l’image, je me suis dit que c’était pourtant exactement ce que j’espérais. De plus, avec le chef-opérateur responsable du regard des animaux, on s’est aperçu que c’était aussi une façon de rendre compte des différences de regard que les animaux possèdent. Certains voient beaucoup plus flou ou au contraire possèdent des zones de la rétine avec lesquelles ils voient plus précisément, plus largement, etc. Ce format nous permettait de rendre compte de cette réalité.
En termes purement cinématographiques, c’était un régal ! Car le fait d’avoir des images avec cette largeur-là, cela nous poussait à trouver des idées de plans inusités. Par exemple, il y a ce plan que j’adore : quand ils sont tous les deux en train de discuter (NdlR : les personnages incarnés par Samir Guesmi et Solène Rigot), tout d’un coup la caméra remonte et ils repartent chacun de leur côté. Il faut posséder cette largeur-là pour pouvoir le filmer. J’ai essayé de l’exploiter au maximum. Je me suis d’ailleurs fait la réflexion que cela faisait partie de l’expérience même du cinéma. Quand nous sommes dans une salle de cinéma et que toute notre attention est accaparée par ce que l’on voit sur l’écran. Avec la télévision, il y a toujours la tentation de bouger, d’aller voir à droite, à gauche, de s’éparpiller…
Comment as-tu rencontré Samir Guesmi qui incarne donc le rôle principal (Darius) ?
Nous étions jurés au Festival du film français d’Angoulême (en 2020) et nous avons eu un coup de cœur pour son film Ibrahim. On lui a donné quatre prix alors que cela ne se faisait jamais – au grand dam de Dominique Besnehard qui nous en veut encore… Nous ne le connaissions pas et nous l’avons appelé sur scène pour un prix, puis un deuxième, ainsi de suite et à la fin, il repartait avec quatre trophés ! On en rigolait. Il nous a alors dit : « Sincèrement merci ! Je ne vous connaissais même pas ! » (rires) Comme si dans le cinéma, tout le monde se connaissait et se donnait des prix les uns les autres.
Par ailleurs, dans sa gestuelle, il me rappelait un de mes frères de cœur malheureusement disparu, Christophe Salengro, avec qui nous faisions l’émission Groland (NdlR : c’était même le célèbre Président de Groland). Nous l’avions fait apparaître dans nos films avec Gustave, mais jamais dans un premier rôle, un de nos plus grands regrets… Nous avons tout de suite sympathisé avec Samir et, dès que j’ai eu l’idée de ce film, j’ai pensé à lui. Très tôt dans l’avancement du projet, je l’ai appelé pour lui demander si cela lui plairait de jouer ce type de personnage et son accord a été très important parce que je ne voyais pas qui d’autre aurait pu le faire. Chez lui, il y a quelque chose d’à la fois lunaire et mystérieux, il peut devenir tout d’un coup inquiétant et le faire de manière très crédible, notamment quand il passe à l’acte.
Il nous fait beaucoup penser aux personnages de Tati, notamment grâce à sa présence.
C’est un peu « Monsieur Hulot à la campagne sur les traces du grand patronat ». Il y a quelque chose dans sa présence à l’écran qui imprime le cadre et les images.
Pour le choix de son animal totem, as-tu hésité avant de finalement lui attribuer celui du renard ? Ce qui correspond bien au basculement qu’effectue le film lors de sa dernière partie.
Cela lui convient tout à fait. Derrière cela, il y avait l’idée de montrer qu’il n’était pas tout à fait un tueur. Comme dit le proverbe : « L’abeille ne pique qu’une fois pour sauver sa ruche ». C’est une notion très importante pour le film, même si elle n’apparaît qu’à la toute fin.
Nous souhaiterions parler d’un autre comédien que nous adorons, Patrick Bouchitey, qui joue lors d’une apparition des plus poétiques, voire fantomatiques. As-tu pensé à lui tout de suite pour ce rôle ?
Quel grand bonhomme ! Il se trouve que je l’ai rencontré au Festival du film Grolandais (Fifigrot), j’ai passé une soirée avec lui et nous avons eu une franche complicité. Je n’avais qu’une envie, c’est qu’il tourne dans un de nos films. Je voulais absolument qu’il y ait dans le film une séquence avec le regard et la parole d’un poète. Il est absolument parfait pour ce rôle. En plus, comme il est connu du public pour ses doublages et montages géniaux avec la série La Vie privée des animaux (1990-1992), cela rentrait complètement en adéquation avec Animal Totem.
Comment perçois-tu ta place, avec Gustave, dans le cinéma français de comédie ? Est-ce qu’une certaine complicité a pu se créer au fil des ans avec d’autres réalisateurs ou d’autres familles de cinéma ?
Nous occupons une place un peu particulière, on représente quelque chose de différent, qui est accepté, sans être glorifié. Nous ne serons jamais considérés comme des têtes de gondole et nous n’en avons pas forcément envie. Nous évoluons dans des cadres à plus petite échelle, comme les festivals dans lesquels on se sent à la maison, tels le Fifigrot ou l’Étrange Festival. Les réalisateurs chéris ou admirés, on a réussi à faire leur connaissance d’une manière ou d’une autre, comme Chabrol, Pialat, Kaurismäki ou même Tavernier qui adorait Groland. Certains ont même tourné dans nos films. Malheureusement, ils ont une fâcheuse tendance à mourir. (rires) Ce sont des personnes avec qui on s’est beaucoup amusés. Mais grâce notamment à ces festivals à taille humaine, nous en rencontrons plein de nouveaux avec lesquels on continue à bien rigoler.
Propos recueillis à l’Étrange Festival, le 11 septembre 2025.
Remerciements spéciaux à Jean-Bernard Emery et Clara Ollier.

Animal Totem, un conte de Benoît Delépine (1h29 – 2025 – France)
Avec Samir Guesmi (Darius), Olivier Rabourdin (Philippe Ripauillac), Solène Rigot (Coli), Pierre Lottin (Garde du corps), Patrick Bouchitey (Le poète)
Scénario : Benoît Delépine
Distributeur : Ad Vitam
Producteur : Srab Films – No Money Productions
Sortie au cinéma le 10 décembre 2025